Certains esprits chagrins imputent volontiers tous les malheurs de nos sociétés modernes à un manque flagrant de solidarité citant à l’occasion le bon vieux temps où il y aurait eu « de vraies relations humaines » ! Alors mis à part le fait que de toute façon, le passé est le passé, et nos interprétations de celui-ci à peu près aussi fiables que le souvenir du goût de notre premier carreau de chocolat et qu’il vaut mieux investir sur le présent et l’avenir, sur lesquels nous pouvons agir, il me semble que la solidarité a existé et existe encore, car fondamentale de la relation humaine*. Il n’y a pas de nouvelles générations débarquées de nulle part, avec des us et coutumes forts différents, qui auraient imposé des nouveaux modes de relations. Il y a plutôt toute une mode, un état d’esprit, une morale générale développée depuis des années, vers une critique acerbe des « sociétés d’assistés » ! En choisissant le mot on traduit le mépris que l’on admet. Or il suffirait de présenter la solidarité non seulement comme une valeur sociétale mais aussi comme une des prémices de la performance globale d’un groupe pour que nous entrions dans un autre discours plus entendable par un monde acquis aux charmes de la « compétitivité » ! Car il s’agit bien juste d’un mode de pensée. En effet, qui peut croire qu’une personne peut s’en sortir tout seul. Nous sommes bien sûr tous liés et dépendants les uns des autres…notre vie est faite de périodes fastes et de périodes plus difficiles. Il faudrait être bien arrogant pour s’attribuer à soi tout seul nos réussites et nos échecs. Nos parents, nos amis, nos voisins, notre boulanger, nos collègues … et tous les autres participent bien évidemment au méli mélo de nos existences. Or dans la jungle actuelle de la performance à tout prix, on pointe les comportements qui montrent un manque de solidarité pour sous entendre l’immoralité, l’égoïsme ou l’ingratitude des citoyens. En réalité c’est juste que la schizophrénie guetterait celui ou celle qui claironnerait à la fois les vertus du « toujours mieux et tout seul » avec celles du « juste bien et ensemble » !

  • Le sociologue, Norbert Alter dans son dernier ouvrage : Donner et prendre, la coopération en entreprise (éditions La Découverte), montre très bien combien donner fait fondamentalement partie de la nature humaine.